29 novembre 2006

Taille crayon

Hier matin (ou avant-hier), je sortais tranquillement des brumes libidineuses du sommeil quand j’entends les mots « jeux vidéo ». Il n’en faut pas plus pour me réveiller, et, toujours prostré dans la chaleur de mes draps, je tends néanmoins l’oreille pour écouter ce qui se dit sur la radio qu’écoute ma mère.

Je m’attendais, non sans un certain plaisir, à un vague article sur le lancement des nouvelles consoles. Que nenni ! Il s’agissait là d’un nouvel appel aux armes. Un p’tit génie, le député UMP (kézako ?) Bernard Depierre, souhaite purement et simplement interdire la vente des jeux vidéo jugés trop violents en France. Tout son plaidoyer se fonde sur un jeu qui a déjà fait scandale un peu partout : Rule of Rose.

J’ai pas joué à la bête, mais elle me semble diablement intéressante, quoi que plombée par un gameplay de merde, qu’il paraît. Une jeune fille se retrouve dans un pensionnat dominé par de sales gamines qui forment une espèce de cercle (« Red Crayon Aristocracy ») et qui se livrent à une série de jeux féroces sensés refléter la cruauté de l’enfance.

Et donc notre député, rejoint depuis par deux autres larrons, et ben il est pas content, parce que dans Rule of Rose, on doit violer, torturer et tuer une jeune fille ! Donc nos pieds nickelés en herbe ont tiré la sonnette d’alarme, et les voilà à la radio, en train de saborder mon réveil déjà douloureux. 

Quoi qu’il en soit, nos trois amis ont sérieusement l’intention de faire voter une loi qui prévoit que certains jeux soient interdits ici. Ils ont pompé ça d’un loi anglaise, il me semble, en saisissant comme prétexte une critique du jeu Rule of Rose d'un tier politique italien. Le bouche à oreille et les on-dit ont valeur de parole d’évangile pour notre ami Bernard. Après tout, on est à l’ère de l’information prémâchée, alors pourquoi tenter de réfléchir et de s’informer quand une information nous permet de nous complaire dans notre crasse médiocrité ?

Pour ajouter du piquant, Riri, Fifi et Loulou étaient manifestement mal informés, puisque les joueurs de Rule of Rose sont catégoriques : bien que pouvant choquer, il n’y a pas la moindre trace de viol, de torture ou de meurtre d'une jeune fille dans ce jeu. Quant aux passages vraiment durs, ils ne sont pas jouables. Car c’est bien l’aspect interactif qui est à nouveau ciblé. « Bouh, nos chères têtes blondes ne vont plus faire la différence entre le réel et le virtuel » (argument absolument redondant que s’est empressé de sortir l’ami député).

Bon, comme tout ce qui était dit était faux, l’éditeur européen a gentiment remis le député en place, qui a dû retirer tout aussi gentiment les conneries qu’il avait pris soin de colporter sur son site. La grande plaie du net : laisser la plume à n'importe qui ! J’aimerais tant que l’éditeur porte plainte histoire que ça fasse du bruit.

La journée commençait bien mal. Je profitais de ces quelques minutes de bonheur sous la couette pour me jeter des fleurs, me congratulant de ne pas être soumis à ce régime absurde, quoi qu’il arrive. Import powaaa ! Avant de traîner mes guêtres en cours, bravant le froid et les intempéries, je décide d’aller voir de quoi il retourne précisément quand même. Et là, j’apprends que le jeu a quand même beaucoup fait parler de lui. En Italie principalement, et plus récemment en Angleterre. Dans les deux pays, le jeu s’est vu refusé le passeport et a été jeté dehors à coups de pied au cul. Tout est parti d’une information moisie lue à la va-vite sur le net, à l’instar de ce qui est arrivé lors de la controverse très gonflée des suicides par poches de silicones (LAUL).

Bref, histoire que cette entrée ne soit pas non plus totalement inutile, on remerciera quand même de manière très solennelle les députés de tout azimut d’avoir fait la promotion d’un jeu au gameplay somme toute moyen et qui serait sans doute resté confiné dans les dortoirs de son pensionnat autrement. J’étais par exemple totalement passé à côté, mais je ne suis pas un exemple à suivre en matière d’actualité. Quoi qu’il en soit, grâce à eux, les trackers Bittorrent doivent tourner à plein régime, tous les joueurs voulant voir ce fameux jeu qui fait scandale (quoi de plus vendeur que le scandale ?), et rien que pour ça, on dit quoi ? On dit merci Bébert.

Posté par Tiphereth à 01:03 - - Commentaires [4] - Permalien [#]


Commentaires sur Taille crayon

    Belle intervention

    Pas très connu ce député, si ce n'est qu'il s'agit d'un autre "cumulateur" de mandats.

    Enfin bref, autant le phénomène assure une pub d'enfer pour le jeu ( ca me rappelle l'effet GTA, qui avait permis à un jeu somme toute médiocre à l'époque de se vendre assez bien ), autant cela procure à notre fameux politique une belle réputation.

    Il est dommage que la plainte de l'éditeur arrive un peu plus tard car, sans être recadré à l'antenne, le député aura tout de même convaincu bon nombre d'auditeurs qui n'auront pas assisté au droit de réponse.

    Ce que je trouve vraiment triste, c'est que, même si ce genre d'intervention tend plutôt à assurer la promotion d'un jeu via le phénomène de l'"interdit", il reste à imaginer ce qu'il aurait pu advenir si la prose du député visait à salir une personne plutôt qu'un jeu. L'interdit saute, il ne reste qu'une rumeur salissante dont il est bien difficile de se défaire.

    Au final, que la foule colporte facilement un rumeur est tout à fait excusable, du fait de l'ignorance et du manque d'implication de la plupart des gens sur des sujets pourtant importants. Maintenant, que la classe politique en vienne à faire la même chose nous donne à réfléchir sur le concept "d'élite". ^^

    PS : Une remarque tout de même, le fait que des joueurs assurent qu'il n'y a aucune viol ni aucune torture n'est pas vraiment une contre-réponse valable, étant donné que certains plaçent la barre très haut en matière de considération d'actes de barbarie. Tout ca pour dire que finalement, on dirait plus une discussion entrecoupée de mauvaise qualité, plutôt qu'un débat de fond. Ca arrive souvent quand on parle de jeux vidéo.

    Posté par Eternam, 14 décembre 2006 à 16:04 | | Répondre
  • Wah, impressionnant, une réponse. >D
    Et de toi en plus (encore plus impressionnant). :°)

    Concernant le fait de ternir une image, c'est bien pour ça que je souhaiterais que l'éditeur porte plainte. Ca aurait eu de quoi faire du bruit - le jeu vidéo qui attaque la classe politique, et non la classe politique qui attaque le jeu vidéo, ça ferait son effet, et donc de remettre les choses à leur place.

    Dans le cas de salir la réputation où l'image de quelqu'un, cette personne porterait naturellement plainte pour propos diffamatoires, donc je ne pense pas que le problème se pose vraiment en ces termes.
    Un jeu me semble plus difficile à défendre, déjà parce que c'est quand même moins important qu'un individu, puis ensuite parce que le jeu continue à avoir mauvaise réputation auprès de certains.

    Pour ton post-scriptum, je n'ai pas très bien saisi le sens du propos. Un viol est un viol, idem d'une torture (à la limite les contours peuvent être plus flous et le seuil de tolérance différent), et le jeu, jamais ne t'en propose, que ce soit dans le cadre d'une cut-scene que dans une phase jouable. Preuve en est que Robert s'est vu obligé de retirer ses propos.
    Moi, ça me semble assez important de savoir que tout le poids de ses exigeances repose sur quelque chose de finalement inexistant (du moins dans ce jeu).

    Si on veut un débat de toute façon, je ne pense pas que ce soit avec un mec pareil qu'on l'aura, et je ne l'ai jamais vu comme ça.

    Posté par Tiph, 16 décembre 2006 à 09:06 | | Répondre
  • Ouais, c'est plus facile pour moi de poster une réponse dans ce genre de sujet. ^^

    Pour ce qui est de la défense, je pense que, malheureusement, il est parfois plus difficile pour un individu de se défendre. Je prenais l'exemple de la rumeur qu'il est difficile de faire taire, quand bien même on insisterait pour la démentir. Par ailleurs, un procès est toujours difficile, et à mon avis, le recours en juèstice ne suffit pas toujours à effacer les traces de la diffamation.

    Et puis, certains éditeurs ont largement plus de moyens pour assurer la défense de leur jeu que pas mal d'individus isolés.

    Pour le Post-Scritum, un viol est un viol, là personne n'en doutera, mais un acte de toture est effectivement plus difficile à cerner. Disons, mais là je parle vraiment dans le flou, qu'un député pourrait prendre une scène de ratonnade où la pauvre victime est attachée comme un acte de torture, tandis que les joueurs, dont le seuil de tolérance serait plus élevé, attendrait quelque chose de plus... gore.

    Effectivement, la perception n'est pas la même, et je ne m'étonnerais qu'à moitié de l'éventuelle mauvaise foi de certains joueurs. Mais bon, ici le problème est réglé.

    Pour ce qui est du débat, c'est une évidence, mais le pire c'est que la classe politique fourmille de ces opportuniste prêts à n'importe quoi pour assoir leur réputation. Finalement, ca fait du bien de voir que certains se plantent.

    Posté par Eternam, 16 décembre 2006 à 11:29 | | Répondre
  • Bon, j'avais préparé un message que j'ai perdu, donc je vais tout résumer vite fait :

    C'est vrai qu'un individu isolé est moins à même de se prémunir face à la calomnie, mais en général, on attaque pas le pauvre péquin du coin que personne ne connaît. On s'en prend plutôt à une personne influente, qui ne se laissera pas marcher sur les pieds sans rien dire. Enfin je le pense. ^^
    (Sauf quelques rares cas, mais j'ose espérer qu'il est loin maintenant, le temps des Dreyfus.)
    Je rêve peut-être un peu trop.

    Sinon, c'est clair que la mauvaise foi des joueurs est tout à fait envisageable, mais disons que la personne qui a fait le jeu, même si elle est subjective, a de grosses chances d'être quand même plus proche de la réalité que le boulet qui juge sans connaître.

    Posté par Tiph, 20 décembre 2006 à 20:29 | | Répondre
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