14 juin 2006

Elévation

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Il fallait ici en parler. C’est une tâche que je me serais volontiers épargnée, mais l’article lu dans un tout jeune magazine de RPG a tellement déprimé ma fragile mansuétude à l’égard de ce qui touche au jeu vidéo que je me suis senti pousser des ailes.

Pourtant il y a des jeux, comme ça, c’est vraiment flippant de songer à les aborder. On ne trouve pas les mots, on ne sait pas leur rendre honneur, on ne parvient pas à capter et à décrire l’essence du titre sans paraître lourd, inconvenant, HS. Il faut bien le dire, ce genre de titres qui nous laissent sans voix et sans mots, impuissants, sont bien rares. On s’en mord les phalanges, parce que généralement, ce sont ces jeux, objets de frustration rédactionnelle, qui enchantent le plus notre télencéphale avide de sensations fortes.

Shadow of the Colossus est en adéquation avec son statut. C’est un monstre. Un roi de la montagne toisant la plèbe infinitésimale du haut de sa prestigieuse condition, lui faisant ombrage. Un crû, que dis-je, un millésime qu’on consomme sans modération et qui laisse le sentiment d’une ivresse puissante mais par trop éphémère, que l’on consolide en consommant encore et toujours. Wanda, jeune guerrier, est guidé par le plus noble des sentiments. Comme pour donner du poids à cet édit, le corps inerte de la jeune fille qui l’accompagne est celui d’un ange innocent, d’une apparition éthérée aux traits purs et à la blancheur céleste, une image d’épinal. Si la douceur et la vertu émanent de cette fragilité décédée, Wanda est rude, déterminé, âpre, farouche. Chevauchant Agro, sa dulcinée en croupe, un pont gigantesque le conduit à une terre isolée et désolée, où la vacuité physique est aussi abondante que la vacuité émotionnelle. C’est pourtant sur cette scène abandonnée par la vie que va se jouer la plus belle des tragédies, et que vont se déchaîner les exhalaisons les plus fortes de fureur, de peur, de doute et de douleur. Lorsque Wanda dépose le corps sans vie de sa bien-aimée sur l’autel en espérant que les Dieux viendront la ranimer, une voix d’un autre monde, d’une autre substance, lui fait ce marché : « Seize statues de colosses reposent ici. Je rendrai le souffle à ton amie si tu détruits ces statues. Toutefois, la main de l’homme ne détruira pas ces pierres. Il te faudra vaincre seize gardiens, qui se cachent et reposent sur cette terre abandonnée de tout. Fais cela, et alors je rendrai la vie à ton amie. » Le joueur et Wanda ne sont pas dupes, ils savent bien que la requête est étrange et qu’elle en coûtera. Mais Wanda, inflexible, ne se laissera pas démonter, et sa volonté restera inébranlable.

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Commence alors la plus étrange des aventures. Wanda, anti-héros par excellence, chevauche des étendues gigantesques, brandissant l’épée qui lui ouvrira, à l’aide de l’astre solaire, la voie vers le gardien à détruire. Des moments paisibles, calmes, sereins, dans une nature où la faune a depuis longtemps tiré sa révérence, laissant un sentiment de solitude renforcé par le silence troublant de cette nature sauvage et de son immense démesure. Beauté sublime, brumeuse, mystérieuse, enchanteresse, blafarde, il règne sur ces vallées, ces forêts et ces dunes, une tristesse sibylline hurlée par le silence. Wanda est un intrus minuscule dans cette contrée où le mot gigantesque trouve son essence. Alors que ses pensées n’avaient toujours pas quitté sa belle amie, notre héros sent le sol trembler, comme si les fondations mêmes du monde étaient ébranlées de stupeur devant l’arrivée d’un être vivant. Puis soudain, ce qui semblait n’être qu’une montagne au loin commence à se mouvoir. Wanda voit passer un immense pied. Levant les yeux au ciel, il observe cette montagne de granit vivante, mouvante. Comment vaincre un tel monstre ? Comment tuer une telle créature ? Tout Achille a son talon, tout Goliath a son David, mais que ferait Wanda devant ce colosse, cette aberration titanesque ?

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Wanda, que la peur semble avoir abandonné depuis longtemps, n’hésite qu’un instant. Se jetant sur la créature, la plus extraordinaire des batailles physiques peut avoir lieu, violente et brutale. Là, le silence est rompu. La musique germe et croît crescendo alors que la course de Wanda le rapproche toujours un peu plus du pied de la monstruosité. Plus il se rapproche, moins il peut voir son formidable adversaire. Levant la tête, il ne peut désormais plus voir que son immense jambe. Alors que la créature pose mollement son pied dans le sol, la frêle silhouette de Wanda, déséquilibrée, est soufflée quelques mètres plus loin. Et lui de se relever et de reprendre sa course. L'incarnation se penche alors sur lui. La scène semble se figer dans le temps, devant le regard inquisiteur et inquiétant de cette fascinante créature à la beauté stupéfiante. Dans le regard de ces deux êtres, on ne lit ni surprise, ni haine, ni peur, uniquement la volonté de vaincre. Cet échange muet dure une éternité, juste le temps pour Wanda et le joueur de comprendre que la mort du colosse ne sera en rien une victoire. Ce sera un crime, un péché, un blasphème envers les Dieux et envers la nature. Tous deux, joueur et avatar, sentent le drame qui se noue. Wanda sacrifiera son âme dans cette alliance et cet espoir insensés. L’instant suivant, Wanda se rue sur le talon du golem, bondit, puis se hisse maladroitement. Il tâtonne, cherche des prises, se stabilise. Dégainant alors sa lame, il bande ses muscles et sa volonté, lève lentement son bras, puis frappe. Encore et encore, il plante son glaive jusqu’à trouver une partie sensible. Chaque pas de la créature force Wanda a devoir user d’une endurance prodigieuse pour maintenir sa prise. Soudain, l’épée transperce le colosse et un flot de sang noir vient fouetter le visage de Wanda, qui tente désespérément de se maintenir sur la créature prise de soubresauts dont les rugissements de souffrance emplissent le silence. Le géant s’affaisse, mettant un genou en terre. Voyant là son meilleur espoir de vaincre, notre héros bondit, agrippe la jambe de son adversaire puis grimpe. Grimpe. Grimpe, alors qu’une musique victorieuse saisit le joueur d’un sentiment de gloire. Tout reste pourtant à faire. Escaladant cette paroi vivante et mouvante, notre héros n’en peut bientôt plus. Ballotté comme un insecte, affrontant la tempête et la fureur d’une montagne à la seule force de ses bras, notre héros, n'y pouvant tenir, est bientôt projeté, impuissant, quelques mètres en contrebas, où il s’écrase par chance sur une petite corniche, morceau de l’armure du colosse. Prenant quelques secondes de repos sur cette plate-forme instable, Wanda saisit l’ampleur de sa tâche. Un combat acharné, désespéré contre une force de la nature incomparable. Il observe, sans ignorer le tangage sous ses pieds, son adversaire. Il étudie son corps, cherche un accès, une faille, des prises, un moyen de parcourir cette complexe paroi animée et mouvante. Subitement, la créature fait un mouvement brusque et inattendu. L’embardée est soudaine et inévitable. Déséquilibré par cette bourrasque, Wanda oscille, est renversé, roule jusqu’au bord de la corniche. Il bascule et chute. Puis se raccroche. Lentement, il remonte avec difficulté. Accroupi, il se déplace lentement, les mains sur le sol, s’éloignant du précipice. Reprenant son ascension avec rage et douleur, Wanda monte, manque de lâcher, rate ses prises. Sa progression est malaisée et pénible. Il arrive enfin au sommet de cette entité cyclopéenne, tutoyant la voûte du monde. Sur le front de la créature, Wanda bande toute sa volonté et toute sa maigre force, puis porte un coup qui fait mouche et s’enfonce lentement dans le crâne de la créature. Autre gerbe abondante. La créature hurle, est prise de spasmes, secoue la tête de colère et de douleur. Ruisselant de sueur et de sang, le petit être se cramponne, empoigne, se démène pour lutter contre la force inouïe qui tente de le déloger. Il ne peut rien faire qu’attendre que le géant daigne arrêter sa furie en tenant bon. Enfin, il parvient à porter un second coup, violent, abrupt et féroce. Soudain, le monde semble à nouveau s’arrêter alors qu'à nouveau Wanda lève son bras armé. Il plante sa lame, et la créature hurle. Un hurlement d’agonie. Une agonie lente, interminable, figée. Et douloureuse. Dans un dernier grondement de souffrance ineffable, la créature s’affaisse, puis s’effondre. Wanda est balayé par le choc et s’écrase sur le sol. Avant de s’évanouir, il peut voir des vagues noires, ténébreuses, émanées du corps géant. Elles voguent, s’échinent, se courbent, se tordent, mais surtout, elles se rapprochent. Inexorablement. Lorsqu’elles frappent notre petit homme et le transpercent de toute part, la douleur est indescriptible. Elles l'engloutissent dans l’obscurité.

Voilà ce que pourrait donner un combat de Shadow of the Colossus. Une frénésie saccadée. Il ne s’agit pas d’être le plus fort. Il ne s’agit pas d’être le plus nombreux. Il n’est pas question d’être le plus stratégique. Il n’est pas question d’être le mieux équipé. C’est un combat haletant, mû par le désespoir et la désillusion, une lutte de tous les instants, un déchaînement d’efforts hors du commun, et enfin une décharge d’adrénaline puissante et nouvelle.

Puis rebelotte. Découverte à cheval d’une nature somptueuse où la petitesse de Wanda sera montrée sous toute sa splendeur, dans une indolente tranquillité, une douloureuse solitude silencieuse et mélancolique. Ce calme olympien, dénudé, met en condition le joueur et en relief la fureur en devenir. Les sentiments sont donc mis en exergue, tout en distillant cette douleur muette, ce vague à l’âme, et cet amour indéfectible, compagnie intangible à Wanda à travers son voyage. Le désespoir des combats se pétrit alors d’excitation, de rage, de fureur, de folie, tandis que la victoire, amère, laisse un sentiment grisant. Une exultation profonde. Elle est jouissive et malsaine, laissant ensuite place à un vide exprimé à travers un évanouissement de Wanda dans les ténèbres.

Si ICO est une histoire d’amour lumineuse, Shadow of the Colossus en est indéniablement son pendant sombre, déchu. Si ICO est l’innocence, Shadow of the Colossus est sa moitié viciée. Si ICO est la tranquillité, Shadow of the Colossus est la fureur. Si ICO est petitesse de l’individu face au monde, mais grandeur des émois, de l’âme, des sentiments, Shadow of the Colossus en est indéniablement son frère. Si ICO était un monument vidéo-ludique laissant l’interactivité et exaltant l’émotion, Shadow of the Colossus en est son plus beau semblable.

Si peu d’adjectifs de la grandeur ne facilite définitivement pas la tâche du pauvre rédacteur en mal de synonymes. Shadow of the Colossus s’affranchit des mots, rendant ma tâche vaine. Les Malgaches n’ont aucun mot pour désigner la neige. Les Inuits en ont des vingtaines. Pareillement, Shadow of the Colossus nécessiterait de nombreux adjectifs pour rendre justice à son immensité vertigineuse. Ainsi nous contenterons-nous de celui-ci : Ueda.

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Posté par Tiphereth à 07:19 - - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur Elévation

    :')

    Un article plein d'émotion pour un jeu qui l'est tout autant. bravo

    C'est effectivement un jeu difficile à traiter et tu t'en es tiré à merveille.

    Posté par MS, 20 juin 2006 à 11:39 | | Répondre
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